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Suite de la chronique de Céline Barré sur les route des exilé-e-s dans les Balkans.

 

Lesbos – 9 septembre.

https://goo.gl/maps/j9HjMFESLC42

« Je peux voir vos passeports ? »

Surprise que pour la première fois de ce périple, c’est un chauffeur de taxi qui me demande mon passeport. Il s’excuse de nous demander cela mais « vous comprenez la police nous interdit de prendre des réfugiés dans nos taxis… sinon on doit payer une amende ». Mon anglais étant approximatif, je lui demande de répéter, espérant avoir mal compris.

«Europeans Yes, Refugees No ».

Ok là c’est clair. Pour tenter de se justifier, il nous dit qu’il est de gauche, que ça lui est insupportable qu’on lui interdise de transporter des femmes et des enfants, syriens, irakiens, afghans, les « non européens ». Quelques jours auparavant, une mère lui avait tendu son bébé, demandant de les amener en ville. Il ne pouvait pas : « Police problem ». Ma condition d’européenne me donne la nausée.

Sur la route, des familles marchent à contre sens pour retrouver la ville, le port. Pour partir d’ici le plus vite possible. Des pères, des enfants tentent d’arrêter les taxis, montrant leur portefeuille et le fameux « Papier d’enregistrement » : Document remis par les autorités grecques les autorisant à voyager mais leur interdisant de séjourner à Athènes, Patras, Thessalonique, Nikea et toutes autres villes grecques. La liberté de circulation ? Non. Ici, ils sont « en transfert ». Interdiction de rester, ils ne sont que de passage ! On accepte qu’ils échouent sur les plages grecques, mais ils doivent dégager dès que possible. Et puis, la route est longue, ne traînez pas ici !

Nous nous enfonçons en pleine campagne où se trouve un camp de réfugiés appelé «Moria». Nous entrons dans une zone surveillée par la police grecque. Sur place, de grands préfabriqués entourés de grillages barbelés. Tout autour, des tentes, des bâches, des abris de fortunes et quelques gosses qui rendent ce paysage encore plus effroyable. Ça me rappelle Calais, ma nausée s’intensifie. Le chauffeur me regarde gêné : « Welcome to Europe ». Le camp est quasiment vide ; hier plusieurs milliers de personnes ont été enregistrées, triées et transférées vers Athènes.

Trier, c’est le terme. Seulement les syriens, un peu d’irakiens mais les afghans attendront. Les africains ? Ils n’avaient qu’à passer par Lampedusa !

Je comprends alors que le tri, la sélection des individus admissibles à l’Europe commence ici, sur cette île. Mais comment faire la différence entre un enfant afghan, un enfant irakien et un enfant syrien qui pourtant étaient dans le même bateau ?

Abdel Aziz, gamin syrien rencontré hier, futur docteur-footballeur est né au bon endroit, a connu la bonne guerre, il sera un bon réfugié. Son pote afghan du même âge ayant fui la terreur talibane, attendra ici plus longtemps, dans ce camp, sous ses barbelés. Après tout… La guerre en Afghanistan… ça remonte à loin… Welcome to Europe p’tit bonhomme afghan !

Nous croisons le maire de Mytilene sur place : le chauffeur nous présente comme  «journalistes français», je n’ai pas le temps de rectifier que le maire nous remercie d’être là, qu’il nous attendait depuis longtemps, nous, les journalistes. « Il faut montrer la situation, ça n’est plus supportable ».

Mais qu’est ce qui n’est plus supportable ? Le nombre de personnes parquées dans ces camps ? La sélection par nationalités ? Le nombre de morts aux frontières ? La police qui interdit aux taxis de transporter des familles « arabes », « sans papiers » ? C’est quoi le plus insoutenable ?

Ces gens-là n’en sont qu’aux prémices de la galère européenne ; celle crée et imposée par nos gouvernements. Parce qu’on lui refuse un visa, Abdel Aziz, 13ans arrive ici, par bateau. De là, il est sous la « responsabilité des états européens ». On le parque, on le trie (Dieu Merci il est syrien), on l’envoie à la frontière avec la Macédoine, puis à la frontière serbe, autrichienne, hongroise.

Abdel Aziz, tu devras attendre à la frontière avant d’être transféré en Allemagne ou en France… Les chefs d’états étant en révision de quotas ; 24 000 par ci, 30 000 par là. Des syriens, on veut des syriens !

Abdel Aziz, tu es syrien ? Quelle chance. Ton copain afghan ? Ton copain irakien ? Pour eux, on verra plus tard. Et puis, d’ici peu on ne sera plus en capacité de vous « gérer », on aura dépassé le quota ! Tu en es conscient p’tit bonhomme ? L’Europe te fait une faveur… Alors évites de ramener ton cousin dans quelques mois… Il n’y aura plus de places.

L’Europe continuera de créer des camps, comme celui de Moria, celui de Calais, sécurisés par des murs barbelés. C’est comme ça qu’on les gère ces indésirables. Aujourd’hui, un accueil chaleureux de la part d’Angela Merkel et de François Hollande, demain le renforcement de la sécurisation aux frontières et sa justification par notre bon vieux dicton que l’on ne peut pas accueillir toute la misère du monde.

T’as compris P’tit bonhomme ? Alors en route !

Blog Céline 1

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