Étiquettes

, , ,

Suite de la chronique de Céline Barré sur la route des exilé-e-s dans les Balkans.

 

Lesbos – Athènes 22h – 13 septembre

https://goo.gl/maps/G7MsN5Dv2u92

Des visages soulagés, apaisés. Ces visages ont quitté cette île et le douloureux souvenir de la traversée de la « mer de la mort ». Cette fois-ci ils sont dans un bateau, un vrai, pas celui qu’on gonfle, pas celui qui nous noie dans une mer glaciale, pas celui qu’on paye 1200 euros pour risquer la vie au nom de la liberté. Ce bateau nous ramène vers l’Europe continentale. Certains ont dû attendre plus de 10 jours pour pouvoir quitter cette île, attendant leur « autorisation » de quitter l’île. « The liberty paper »… je n’en suis pas bien sûre.

Leurs visages semblent autant soulagés que préoccupés. Le visage des femmes surtout, des mères. Celles qui devront porter leurs enfants pour parcourir 2000 km. Les télévisions sur le bateau montrent des reportages sur « les vagues de migrants » bloquées aux frontières, des policiers violents, des gamins qui pleurent. Les visages se crispent, le parcours ne fait que commencer. Cette angoisse je la partage, je voudrais les prévenir que cette Europe fait mal, que cette Europe est répressive, violente, sans pitié. Je voudrais leur parler de Calais, de ces gens qui sont parqués dans des camps à l’extérieur des villes, de la police, de la procédure d’asile qui dure parfois deux ans, des risques d’expulsion, des centre de rétention, des intimidations. Je voudrais leur dire de se préparer, qu’il faut rester sur ses gardes. Mais je n’ose pas. Sur le quai du port, nous rencontrons un père syrien de 59 ans, il était professeur de français à Damas, il a vécu 3 ans à Neuilly-sur-Seine en 1999. Il précise qu’il était venu dignement, avec un visa. Il me dit qu’il n’a plus rien à attendre de la vie, on lui a déjà tout pris mais il est venu avec et pour son fils. Il veut qu’il reprenne ses études, qu’il aille à l’université de Montpellier pour devenir pharmacien. Il me corrige sur ma grammaire, me dit que je pourrais employer le passé simple avec plus d’aisance. Je me tais et je reformule ma phrase, ça l’amuse. Ce père me fait penser au mien, qu’est-ce qu’il ferait si nous étions en guerre ? Est ce qu’il déciderait de traverser la mer sur un bateau gonflable avec 62 autres personnes au risque que je me noie ? Est-ce qu’il déciderait, pour moi, de parcourir 2000 km à pied afin de m’inscrire à l’université ? Ce père est diabétique, il lui reste deux mois d’injections, il se sent faible, fatigué. Il me demande si j’ai vu passer un clochard…puis il me sourit et me dit que ce clochard est en face de moi. Le clochard, c’est lui. Pour moi, je ne vois qu’un père. Hussein, son fils ado, veut aller en France, son père en a décidé autrement, ils iront en Suède et quand il sera en âge d’aller à l’université, il ira à Montpellier, la plus réputée. Ils iront en Suède, parce que là-bas, il pourra faire venir le reste de ses enfants plus vite que s’il décidait de s’installer en France. Comment mon père pourrait-il choisir entre ses enfants ? Cette idée m’angoisse, me séparer de mes frangins, de ma mère. Comment on en arrive là ? C’est pourtant simple. Fuir son pays n’est peut-être pas que la principale difficulté, arriver en France ou en Allemagne est un parcours du combattant. Je repense aux images de réfugiés qui se font applaudir à la gare. Ces images me réconfortent autant qu’elles suscitent un réel malaise. Ces gens qui arrivent dans ces gares ont parfois laissé leurs femmes et leurs gosses au pays parce qu’il n’avait pas d’autres choix. Pas de visa. Partir le plus vite possible, arriver le plus vite possible, obtenir des papiers le plus vite possible et faire venir la famille le plus vite possible. Le père syrien a payé 2400 euros pour traverser une mer de 10 km qui sépare la Turquie de l’île grecque de Lesbos, alors que si j’ai envie d’aller faire un tour en Turquie, c’est une heure de trajet pour seulement 10 euros. Moi européenne, je paye 10 euros pour aller en Turquie alors que lui paiera 2400 euros pour venir à Lesbos. il peut effectivement être applaudi dans une gare mais il a sûrement d’autres préoccupations et préférerait arriver légalement à Charles De Gaulle terminal 1 avec toute sa famille et ce, de manière la plus anonyme possible. Les frontières et ceux qui les contrôlent déciment des familles.

Publicités