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La suite de la chronique de Céline Barré sur la route des exilé-e-s dans les Balkans.

 

D’Athènes à Belgrade – 14 septembre

https://goo.gl/maps/aCtJVd6CfsG2

Ana.

28 personnes dont 11 enfants et 4 bébés morts noyés en mer entre la Turquie et la Grèce hier Dimanche 13 septembre. Un ado de 14 ans tué d’une balle perdue suite aux tentatives des gardes côtes grecques de couler un bateau. 3 enfants portés disparus. Combien faut-il encore de gosses morts pour reconnaître que les frontières tuent ? La frontière maritime fait une sélection avant de laisser entrer des personnes en Europe. Les plus téméraires y arriveront, ceux qui auront le bateau le moins abîmé, ceux qui ne seront pas confrontés aux gardes-côtes turcs et grecs dont certains contribuent à couler les bateaux.

Impossible ? Mensonge ? C’est pourtant ce que les réfugiés racontent. Un jeune boxeur irakien témoigne que son bateau transportait 43 personnes dont lui et sa petite amie. Les gardes-côtes turcs se rapprochent de leur bateau et tournent autour de celui-ci. Cela créé des vagues, les vagues remplissent le bateau. Le bateau s’enfonce. Les 43 personnes à bord paniquent, les parents montrent leurs enfants pour supplier les gardes côtes d’arrêter leur jeu mais ça ne marche pas. Des enfants dans un bateau en train de couler ? Trop commun, on a déjà vu ça trop de fois. Le bateau s’enfonce de plus en plus alors il faut écoper, on jette les sacs dans l’eau. On y perd l’argent, les portables, les couvertures, les photos. Question de survie. Ce bateau arrivera à bon port, c’est-à-dire échouera sur une plage de Lesbos. Ces témoignages, nous pouvons les entendre chaque jour, mais jusqu’à quand serons-nous capable d’être témoins-impuissants de cette situation ?

Les passages de frontières terrestres ne sont pas plus simples. Nous avons rejoint la frontière gréco-macédonienne en taxi avec le père syrien et son fiston. Ils voulaient faire une pause à Athènes pour dormir, se laver et digérer l’expérience de Lesbos, mais pas le temps, il faut se presser. La Hongrie est en train de finir la construction du mur, après cela il ne sera plus possible de passer par cette route. Le taxi nous amène en pleine campagne, proche d’une gare désaffectée. Sur place, plusieurs centaines de personnes doivent se diviser en groupe de 50 et attendre parfois plusieurs heures avant de pouvoir traverser la frontière. Cette frontière est une lande de 3 à 4 km qu’ils devront traverser le plus vite possible et ce, sous le contrôle des autorités des deux pays. Nous n’avons pas été autorisés à suivre Hussein et son père. Pour nous, les « non réfugiés », il faut emprunter la voie légale, celle qui commence par « Your passeport please » et qui finit par « Thank you and welcome to Macedonia ». Qu’il est bon d’être européen.

Avant de se quitter, le père d’Hussein nous demande la traduction en anglais des termes « hyper-tension », « diabète », au cas où il s’affaiblit sur la route.

Nous tentons de retrouver Hussein en Macédoine mais ils ont décidé de poursuivre la route, prenant un bus de nuit pour rejoindre la Serbie. Ils n’ont toujours pas dormi depuis Lesbos.

Aux frontières entre la Macédoine et la Serbie, les réfugiés doivent s’enregistrer auprès des autorités. Celles-ci leurs délivrent un document les autorisant à rester sur le territoire pendant 72 heures, sinon ils risquent l’expulsion ou l’emprisonnement. Arrivés en Macédoine, nous n’avons pas été autorisés à prendre les mêmes bus que les réfugiés. Ce sont des bus spécialement réservés pour eux. Le prix est plus cher pour eux. Les compagnies de bus et les taxis se régalent. Nous traversons alors la Macédoine pour rejoindre la frontière avec la Serbie. Sur la route, nous apprenons que la Macédoine envisage de construire un mur à la frontière grecque pour « bloquer l’afflux de réfugiés ». Ils iront où ces gens ? A nouveau, des personnes sont parquées en pleine campagne et lorsque la police les autorise à passer, il faut faire vite. Prenez vos gosses sous le bras et marchez le plus vite possible !

Nous arrivons enfin à prendre un bus « commun » pour rejoindre Belgrade. Nous payons le même tarif « special refugees ». Dans ce bus, des gosses et des femmes enceintes. Ana a 24 ans, elle est accompagnée par son père, son frère et son fils Walid, 2 ans. Son mari est resté bloqué en Turquie. Ana est enceinte de 7 mois, elle espère arriver vite en Allemagne, elle se sent fatiguée. Lorsque le bus s’arrête à Belgrade, il est 23 heures et Walid a froid. Plus de 500 personnes ont posé leurs tentes dans le parc à côté de la gare. Dès que nous sortons, des rabatteurs proposent des taxis à 300 euros pour amener les gens à la frontière, située à 1heure de route. « Good price…border will be closed tomorrow ». Certains taxis amènent des personnes à 100 km de la frontière leur faisant croire qu’ils sont en Allemagne.

C’est ici à Belgrade que la rumeur se confirme, la Hongrie est en train de terminer la construction de son mur et a annoncé que sa frontière sera entièrement fermée ce lundi 14 septembre fin d’après-midi. Voilà, on y est. On accueille un certain quota, on communique sur la générosité européenne, puis on ferme. Et s’ils n’arrivent pas à passer avant la fin d’après-midi, on leur dit quoi à Ana et son gosse de deux ans ? On s’excuse Ana…on avait prévenu, on ne prend qu’un nombre limité de personne… tu es enceinte ? Ta fille sera une bonne serbe ou une bonne macédonienne.

Allez Ana, oublies tes contractions, paye 300 euros de taxi et tente ta chance, il te reste encore quelques heures pour traverser la frontière hongroise !

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